TYPE DE SUPPORT : ARTICLE | CATÉGORIE : DANS LA PRESSE
AUTEUR : Anton Carniaux
DATE : 15 juin 2026
IA : lutter contre l’érosion des compétences
Le débat sur l’intelligence artificielle est mal posé. On s’interroge à l’infini sur le nombre d’emplois détruits. On aligne les études, souvent spectaculaires : Goldman Sachs évoque 300 millions de postes affectés, le Fonds monétaire international estime que 60 % des emplois dans les économies avancées sont exposés. Mais ces chiffres, à eux seuls, passent peut-être à côté du sujet central.
Le véritable risque n’est pas la disparition du travail. C’est l’affaiblissement progressif des mécanismes qui permettaient jusqu’ici de fabriquer des experts.
Car l’IA ne remplace pas seulement des tâches : elle court-circuite l’apprentissage lui-même. Dans les métiers du droit, du conseil, de la finance ou de l’ingénierie, les premières années de carrière reposaient sur des activités répétitives mais structurantes : rechercher, analyser, rédiger, corriger, recommencer. Des tâches peu valorisées, parfois fastidieuses, mais qui constituaient précisément le socle sur lequel se construisaient le jugement et l’expertise.
Aujourd’hui, ces étapes peuvent être largement déléguées à la machine.
Dans certains cabinets d’avocats, des collaborateurs juniors utilisent déjà des outils d’IA pour produire des notes de synthèse ou des premières versions de consultations qu’ils ne seraient parfois plus capables de rédiger seuls avec le même niveau de profondeur. Dans le conseil, un jeune consultant peut désormais générer en quelques minutes une présentation stratégique qui lui aurait demandé plusieurs jours de travail il y a encore deux ans. Gain de productivité évident. Mais une question demeure : apprend-on encore réellement son métier lorsque l’essentiel du raisonnement est préconstruit par la machine ?
Nous sommes peut-être en train de créer les premiers travailleurs intellectuels « augmentés », mais sous-formés…
La question est loin d’être théorique. Car les tâches que l’IA automatise aujourd’hui sont précisément celles qui servaient historiquement à former les experts de demain. À force de vouloir accélérer la production, nous risquons d’éroder silencieusement les capacités mêmes qui permettent l’innovation, l’analyse critique et la prise de décision complexe.
Certaines entreprises commencent déjà à mesurer les limites d’une automatisation trop brutale. Après avoir réduit massivement leurs équipes de support client sur la promesse d’une IA capable de gérer l’essentiel des interactions, plusieurs groupes réinvestissent aujourd’hui dans l’humain pour corriger une dégradation de la qualité de service et de la satisfaction client. L’illusion d’une substitution simple laisse place à une réalité plus inconfortable : l’IA amplifie les organisations solides, mais fragilise les autres.
Apprendre sans pratiquer : une impasse
Or c’est précisément là que le bât blesse. Nos systèmes de formation ne sont pas prêts. En Europe, le CEDEFOP alerte sur le déficit de compétences numériques avancées. En France, France Stratégie pointe le risque d’une polarisation accrue du marché du travail. Mais le problème est plus profond encore : nous continuons à former pour un monde qui disparaît — et avec une inertie structurelle incompatible avec la vitesse des transformations en cours.
Le risque est désormais stratégique. Une économie qui automatise plus vite qu’elle ne transmet les compétences finit par affaiblir sa propre capacité d’innovation. L’Europe pourrait même devenir la première région du monde à déployer massivement l’IA tout en affaiblissant progressivement sa base d’expertise humaine.
Car beaucoup d’entreprises abordent encore l’IA comme un simple sujet d’optimisation des coûts. C’est probablement l’une des erreurs managériales les plus dangereuses des prochaines années. Une organisation qui délègue trop vite son apprentissage à l’IA finit par externaliser sa propre intelligence.
Former autrement : une responsabilité des employeurs
Dans ce contexte, attendre une adaptation des cursus académiques relève de l’illusion. Les universités, grandes écoles et organismes de formation continue ne pourront pas évoluer suffisamment vite. Les entreprises et les administrations n’ont plus le choix : elles doivent reprendre la main sur la formation, au risque sinon de voir se creuser une fracture durable entre une minorité capable de piloter l’IA et une majorité condamnée à l’utiliser sans réellement la maîtriser.
L’enjeu n’est pas tant de former aux outils, qui évolueront sans cesse, que de développer ce qui résiste à l’automatisation : la capacité à poser les bonnes questions, à exercer un esprit critique, à comprendre les limites des systèmes, à arbitrer dans l’incertitude. Autrement dit, former moins des experts techniques que des professionnels capables de penser avec – et malgré – l’IA.
Le sujet dépasse largement celui des ressources humaines. Il touche à la compétitivité des entreprises, à la souveraineté économique européenne et, plus fondamentalement, à la préservation de l’ascenseur social. Car ceux qui maîtrisent ces outils verront leur productivité exploser, tandis que les autres risquent de décrocher durablement.
La révolution de l’IA ne se jouera pas d’abord sur les technologies. Elle se jouera sur notre capacité à préserver et transmettre les compétences qui donnent du sens au travail. À défaut, nous risquons de créer des organisations en apparence très efficaces… mais de moins en moins intelligentes.
Anton Carniaux est senior advisor chez Bignon De Keyser